Depuis des siècles, lors de la période estivale, les troupeaux de vaches suisses franchissent les frontières du Jura pour l’estivage. Ce pacage transfrontalier, comme un pacte de confiance entre les communautés agricoles vaudoises et jurassiennes, a façonné la culture mais aussi les paysages des deux pays. Cette pratique est perpétuée sans interruption depuis le milieu XVIe siècle. Néanmoins, le 17 février dernier, une décision historique est prise : le pacage franco-suisse est suspendu par les autorités à cause de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC), une maladie exotique grave pour les bovins.
Au cœur de cette crise inédite se trouve Laurent Collet, agriculteur sécheron et président de l’association chargée de gérer et de défendre ce patrimoine de pacage franco-suisse. Cette double casquette le place en première ligne pour faire face à cette situation qu’il qualifie lui-même d’« extrême ». Il doit négocier et trouver des solutions pour permettre à cette pratique unique de survivre, mêlant politique à sa profession d’agriculteur. Sur son exploitation familiale, reprise en 2001 et qu’il gère désormais avec son fils, il élève environ 150 têtes de bétail sur une cinquantaines d’hectares. Chaque été, le troupeau traverse la frontière afin de rejoindre les pâturages du Jura français situé à seulement quelques kilomètres de Suchy. « On est à moins de cinq kilomètres de l’exploitation. Là-bas, les bêtes sont au paradis », affirme-t-il. Cette proximité explique en grande partie le recours à ces alpages français. En effet, les pâturages suisses sont souvent déjà saturés et un déplacement vers les Alpes suisses, plus lointaines, comportent plus de difficulté et donc souvent de moins bonnes conditions. Ainsi, plus qu’une tradition, le pacage est aussi une nécessité logistique pour certaines exploitations suisses.
Mais cette année, tout s’arrête : par précaution, les autorités fédérales interdisent l’estivage en France lors de l’été à venir, malgré l’absence de cas de dermatose nodulaire en Suisse. Une décision que Laurent Collet ainsi que les éleveurs concernés peinent à comprendre mais surtout redoute : « On proposait des solutions : vacciner les troupeaux, écourter la saison, renforcer les contrôles. Mais on n’a pas été entendus. » Le sentiment de décalage entre les réalités du terrain et la sphère politique est dominant : « On a dû expliquer ce qu’était le pacage. Certains pensaient qu’on envoyait nos bêtes jusqu’à Paris », raconte-t-il, encore marqué par ces échanges.

Les conséquences, quant à elles, sont concrètes et nombreuses. Faute de pouvoir monter à l’alpage, les vaches doivent être réparties en plaine ou dans d’autres cantons. Cela entraîne des coûts supplémentaires : locations d’alpages inutilisés, adaptation des infrastructures, achat de fourrage. « Rien que pour mon exploitation, on parle de dizaines de milliers de francs », explique l’agriculteur. A cela s’ajoutent également des contraintes légales et administratives importantes : certaines normes notamment environnementales, deviennent presque impossibles à respecter avec un nombre accru d’animaux sur place. « On nous demande de respecter des règles qui ne correspondent plus à la réalité qu’on vit aujourd’hui », résume-t-il. Laurent Collet espère donc des exceptions à la règle possibles quant aux normes usuellement appliquées et également une aide financière fédérale pour pallier toutes ces nouvelles charges.
Par-delà de son exploitation, Laurent Collet porte les voix d’une multitude d’agriculteurs depuis des mois. En tant que président de l’association du pacage, il coordonne les échanges avec les autorités suisses et françaises ainsi que les services vétérinaires notamment. Un rôle devenu particulièrement intense ces derniers mois. « Ça fait des semaines que je suis toute la journée au téléphone. On a essayé d’activer tous les leviers possibles. » Mais l’accès aux instances décisionnelles reste difficile. « Le plus dur, ça a été de ne pas pouvoir discuter directement avec ceux qui prennent les décisions. C’est frustrant évidemment », confie-t-il.

Néanmoins, l’agriculteur ne remet pas en cause la nécessité de protéger le cheptel suisse et reconnaît la nature complexe des enjeux sanitaires, notamment face à une maladie transmise par des insectes ainsi que favorisée par la mondialisation. Il regrette cependant des réponses politiques qu’il juge rigides. Aujourd’hui, l’espoir repose sur l’avenir : si les mesures de vaccination portent leurs fruits en France et que la situation sanitaire se stabilise, un retour à la normale pourrait être envisagé dès l’an prochain. Mais une incertitude demeure, celle de voir la maladie franchir la frontière. « Si un cas arrive en Suisse, tout sera encore plus compliqué », prévient-il. En effet, cela impliquerait de nouvelles mesures restrictives qui continuerait à entraver le pacage transfrontalier.
En attendant, une chose est sûre : pour la première fois depuis des siècles, aucun troupeau suisse ne montera en France cet été. Une exception historique qui marque durablement le monde agricole régional et dont les conséquences pourraient se faire sentir bien au-delà d’une seule saison.

