« C’est un phénomène qui devient de plus en plus important. Cette année, ce n’était pas tous les jours, mais très régulièrement, nous ramassions des déchets dans les champs. »
Couches sales, cannettes de Red Bull, emballages McDonald’s… Eva Porchet, agricultrice sècheronne, raconte le fléau du « littering » en campagne. Dans les parcelles qu’elle exploite avec son mari, Christian Porchet, les déchets abandonnés sont presque devenus habituels. Leur exploitation ne se situe pas sur un axe particulièrement passant, mais il reste néanmoins très complexe d’identifier la provenance des détritus. Pour autant, Eva Porchet refuse d’accuser sans preuve : « Tant qu’on n’a pas vu la personne jeter, pour moi, accuser les gens du village ou d’ailleurs, ce n’est pas du tout productif. » C’est là le cœur d’une problématique sociale reposant sur la nécessité de prendre chaque individu sur le fait accompli, ce qui n’est pas une mince affaire.
Concrètement, le problème se manifeste lorsque le couple doit travailler les parcelles. Les champs doivent être totalement propres avant le passage des machines, au risque que des déchets soient broyés et se retrouvent ensuite dans le fourrage ou les cultures. Il s’agit d’une tâche chronophage dont les frais d’évacuation doivent être entièrement assumés par le couple. « Sur un champ comme celui-ci, il y a bien eu 30 bonnes minutes de travail où nous avons tout ramassé. Mais ces 30 minutes-là, nous aurions pu les passer à faire notre vrai travail. » Cette année, son mari et son fils ont même rempli un grand sac-poubelle de 110 litres de détritus trouvé dans leur champ. « C’était la première fois que nous voyions cela. »

Des abandons pas sans conséquences
Si l’agricultrice n’a pas constaté de problèmes graves chez ses bêtes jusqu’ici, notamment parce que sa famille veille à ne rien laisser dans les champs, le risque demeure. En cas d’oubli, le bétail n’est pas à l’abri de conséquences délétères sur le long terme. En effet, les immondices broyées se transforment en microparticules qui peuvent se loger dans la nourriture et l’environnement des animaux, présentant un risque pour leur santé. Les excréments de chiens posent également un problème, en particulier lorsqu’ils sont abandonnés dans des sacs plastiques. Une situation que l’agricultrice peine à comprendre : « Laissez votre chien faire ses besoins et ne mettez pas de sac plastique si vous ne voulez pas le ramasser pour le mettre à la poubelle. »
Au-delà des répercussions matérielles, le littering en campagne donne aussi le sentiment d’un manque de respect envers le couple d’agriculteurs : « On ne se plaint pas, on vit relativement bien. Mais on nourrit quand même la population, c’est quelque chose que les gens ont oublié, à savoir que le travail de la terre est important. » Un rôle fondamental que les agriculteurs jouent parfois dans des conditions difficiles : « S’ils voyaient toutes les démarches qu’on fait pour essayer de respecter les règles, tout ce qu’il y a à remplir comme papier, la pression qu’on nous met sur la tête. »

Recréer un lien avec les bases
Cependant, selon Eva Porchet, la solution ne réside pas dans un durcissement des sanctions. Le véritable enjeu résidera davantage dans la sensibilisation, notamment au sein du village de Suchy, qui s’agrandit. L’agricultrice souhaiterait pouvoir reconnecter les habitants avec le monde agricole et les savoirs de base qui le concernent.
Elle imagine par exemple des accueils de classes, des journées à la ferme ou encore des événements réunissant habitants et agriculteurs autour de produits locaux. « Certaines personnes ne savent pas faire la différence, au début, entre du colza et du blé », relève-t-elle. Une manière, selon elle, de mieux comprendre ce qui se passe dans les champs et de prendre ainsi conscience de l’importance de ceux-ci dans la vie de chacun et chacune.
Car pour l’agricultrice, la sensibilisation commence tôt. Elle raconte notamment que ses enfants, âgés de 10 et 12 ans, participent parfois au ramassage des déchets, mais celle-ci se demande parfois quel effet cela produit réellement sur eux : « On leur explique qu’il ne faut rien jeter par la fenêtre, qu’il faut ramasser ses déchets, qu’il faut trier. Puis là, en fait, ils ont l’autre image. Ben ouais, il y en a qui s’en fichent quoi. »
Une journée de ramassage des déchets organisée à Suchy lui paraît ainsi particulièrement intéressante à renouveler : « Opération coup de balai ». Cela dit, l’opération ne doit pas faire oublier que chacun reste responsable de ses déchets : « On a des super déchetteries avec des gens super qui gèrent la déchetterie. Allez-y. » Et pour les canettes retrouvées dans les champs, elle ajoute avec humour : « Buvez du Red Bull, mais il y a vraiment une super benne alu qui attend vos canettes. »

